Tous les jeudis, j'emmène des musiciens dans les services hospitaliers. Je choisis le service en fonction de différents critères (bruits, nombre, mon humeur...)

Comme chaque jeudi matin, avant que les musiciens arrivent, je vais dans les deux services (wards) que j'ai choisis, pour les prévenir. Depuis un peu plus d'an que je travaille dans cet hôpital, soit 64 jeudis, j'ai remarqué que le HIV-AIDS ward était celui où je préferais aller. Je connais la plupart des patients, leurs familles, leurs préférences musicales, leurs sourires... Je m'y sens bien, un peu comme chez moi.

La première fois que je suis allée dans le HIV ward, j'ai été choquée: choquée par la brutalité du SIDA, la souffrance qui frappe les patients, l'attrocité de cette maladie... Le film Philadephia a pris encore plus de sens.
Si en France, j'avais travaillé pour le SIDACTION, avais été en contact avec des malades du SIDA, je n'avais jamais vu des sero-positifs gravement atteints. Je n'avais jamais vu des corps se déteriorer devant mes yeux à cause du SIDA.

L'hôpital dans lequel je travaille, est celui où l'on a découvert et identifié le SIDA. Nous accueillons les patients en phase terminale et nous avons la plus grande clinique au monde de soin contre le SIDA. Le chercheur qui a découvert le SIDA y travaille toujours... Il est un peu fou sur les bords, mais je suppose que ça fait parti de tout grand personnage.

Alors voilà, c'était un jeudi qui aurait pu être comme les autres...

Je frappe à la porte d'une des chambres individuelles. Je la regarde: une nouvelle patiente. Elle a peine 25 ans, extrêmement belle et souriante malgré la maladie. Je ne sais pas quelque chose s'est passé entre nous, comme si nous nous étions déjà rencontrées. Je lui explique mon travail et lui dis que je vais revenir cette après-midi avec des musiciens de jazz. Elle est enchantée.

Je suis revenue cette après-midi là. Je me souviens parfaitement de son visage rayonnant grâce à la musique, de cet instant de repis face à la souffrance... Ce genre de moment ne s'oublie pas. Il te fait prendre conscience de l'importance de ce que tu fais et te fait oublier tous tes problèmes. Ce genre de moment, je ne pense pas être en mesure de savoir le retranscrire.

Alors la semaine d'après, je suis revenue frapper à sa porte. Elle avait pris 10 ans en une semaine...Vous l'auriez vu, sa peau s'était ternie, elle avait encore maigri, mais son grand doux regard était toujours le même. Nous nous regardions de la même façon. Elle était toujours seule dans sa chambre. D'autres musiciens-cette fois ci russes- lui ont donné un second souffle pendant quelques minutes.

J'avais envie de la revoir, peut être parce que je m'identifiais à elle...mais ce jeudi là, les choses ne se sont pas passées comme elles auraient dû.

J'ai frappé de nouveau à sa porte. Elle était sous oxigène, trop fatiguée, m'a-t-elle dit à demi-mot, pour écouter quoi que ce soit. Les yeux à peine ouverts, elle me souriait malgré tout et j'ai compris...

La semaine suivante, elle n'était plus là...

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